mercredi 15 avril 2020

Sup : le Jour d’Après


“any man's death diminishes me,
because I am involved in mankind.
And therefore never send to know for whom
the bell tolls; it tolls for thee”.
John Donne
Méditation XVII (1624)




Est-ce le traumatisme de la pandémie, la fragilité de nos existences qui se révèle soudain à nous ou l’oisiveté du confinement, les chroniques sur le Jour d’Après se multiplient. Trop tôt diront certains. Pourtant, alors que nous mesurons chaque jour les conséquences dramatiques de l’imprévision de nos gouvernants, se projeter dans l’Après est une nécessité. C’est même tout le projet des politiques publiques et du droit qui les accompagne. Et puis le Jour d’Après n’est pas un horizon lointain. Il est là, à notre porte et, pour l’enseignement supérieur, il commence en septembre.

Il se peut, d’ailleurs, que ce Jour d’Après ressemble au Jour d’Avant ; par choix ou par nécessité. Par choix, parce que les égoïsmes l’emporteront sur la solidarité, parce que les bienheureux, épargnés dans leur chair et dans leurs biens, refuseront de renoncer à leur félicité. Par nécessité, parce que les contraintes que la pandémie impose seront jugées plus insoutenables que le mal lui-même. La Nation cèdera devant le virus ou elle fera avec.

Le Covid19 viendra rejoindre la longue liste des maux de nos sociétés contemporaines, entre la malbouffe, la pollution, les inégalités et le cholestérol, contreparties mortelles mais tolérées de notre mode de vie. Chacun s’adaptera ou subira ; la société ne sera pas transformée. On verra plus de masques sur les campus, mais les pelouses et les cafés aux alentours continueront d’accueillir des grappes d’étudiants refaisant le monde et les bibliothèques des groupes studieux préparant côte à côte les prochains examens. La pandémie deviendra une fatalité, un mauvais moment à passer, quelques semestres difficiles où les recettes tirées de l’internationalisation des formations feront défaut et où colloques, congrès et conférences seront mis entre parenthèses.

Il se peut aussi que le Jour d’Après ne soit pas comme le Jour d’Avant. Dans ce cas l’enseignement supérieur et la recherche ne devront plus répondre seulement à une demande de connaissance, d’épanouissement, social ou économique, ils devront répondre à une demande de sécurité sanitaire. Or ils n’y sont pas préparés. Dans une revue de presse parue récemment, Manuel Canévet et Céline Authemayou expliquaient avec raison que le virus s’oppose à l’idée même de campus. Le virus sape les fondements de l’ESR. Toute notre activité est faite d’échanges, de partages, de rencontres, bref de tout ce que la lutte contre la pandémie prohibe.

À cela s’ajoute la misère du service public mis à mal par des années de « New Public Management » et de « Lean Management ». L’épidémie en révèle les béances. Aux soignants contraints de bricoler leurs protections dans des sacs poubelle et des intercalaires transparents, répondent les enseignants contraints de financer eux-mêmes les outils numériques indispensables à la continuité pédagogique et des établissements qu’une gestion « optimisée » a privés de toute marge de manœuvre. Pour répondre à la nouvelle demande de protection de la santé publique, il faudrait que l’ESR effectue un virage sur l’aile à 180°. L’université se mondialisait, elle va devoir se recentrer sur la proximité sans se fermer.

Nombre de collègues imaginent y parvenir par une numérisation massive des formations. La réalité rend beaucoup moins optimiste. Le plan de continuité pédagogique mis en place pendant le confinement a montré nos faiblesses structurelles en matière de numérique. L’État a littéralement submergé de financements publics un secteur privé de la « EdTech » dont bien des projets se résument à des « pitchs » aguicheurs destinés à promouvoir des gadgets pédagogiques à l’utilité incertaine. En contrepartie, l’État n’a pas financé les infrastructures et équipements nécessaires au développement d’une offre publique de formation supérieure.

« Rendez-vous », le service de webconférence public de Renater, a saturé dès les premiers jours ; pas conçu pour répondre à la soudaine demande de formation de centaine de milliers d’étudiants. Renater a poussé les capacités du dispositif à 4000 connexions simultanées pour des groupes d’une dizaine d’utilisateurs multipliant par 4 en quelques jours le potentiel mis à disposition des chercheurs et enseignants-chercheurs. L’effort est remarquable, mais, quand le moindre TD rassemble 45 étudiants, le dispositif ne peut répondre aux besoins de millions d’étudiants.

Et que dire des tuyaux ! Serveurs, câblages, logiciels, sont sous-dimensionnés, sans parler de la commande publique engluée dans des procédures qui nécessitent 6 mois de délai pour obtenir un logiciel qui s’acquiert en 3 clics sur le site de l’éditeur. Dans l’urgence nous nous sommes précipités sur les solutions commerciales de webconférence avant que les instances de sécurité de nos campus ne nous en dissuadent au regard des risques encourus. Faute d’alternative, nous continuons pourtant ; à nos risques et périls.

Durant des années on a aussi entendu dire qu’il était possible d’augmenter les droits d’inscription à l’université car ils ne représentaient même pas le coût d’un abonnement à un téléphone portable. On découvre soudain que nombre d’étudiants n’ont pas d’ordinateur ou alors un ordinateur ancien et mal équipé et que leurs forfaits portables sont aussi les moins chers. Sans clés 4G à leur disposition, ils ne peuvent suivre des formations en ligne.

Si le grand basculement vers le numérique semble irréaliste, les enseignements en présentiel ne sont pas non plus épargnés par le virus. Construits dans les années 70 et rénovés après le plan « Université 2000 » de Lionel Jospin, les campus sont conçus pour encaisser le choc de la massification du supérieur en accueillant un nombre toujours plus important d’étudiants dans un minimum d’espace. Toutes celles et ceux qui ont, comme moi, géré une université se souviennent des « indicateurs » avec le nombre de m2 par étudiant. Il fallait optimiser et, dans les grands amphis de Droit, de Langues étrangères appliquées ou de sciences humaines et sociales, la distanciation n’est pas possible. Pas de sièges avec tablettes individuelles, mais des rangées de bancs ou de strapontins séparées chacune par une tablette dont la largeur ne dépasse pas celle d’un cahier A4. Dans les salles de TD, la situation n’est pas meilleure. Les étudiants partagent des tables de 2 ou 3 personnes épaule contre épaule. Dans les bibliothèques aussi les places sont chères. Il faut venir tôt le matin et poser son sac pour réserver une place.

Pour garantir la distanciation sociale il faudrait diviser la capacité des amphis et des salles par 3 ou par 4 : 1 rang sur 2, 1 place sur 3 comme pour les examens. Cela signifie multiplier les groupes et faire 3 cours sur 3 créneaux horaires là où un seul suffisait jusqu’à présent. Les locaux actuels n’y suffiront pas. Il faudrait également multiplier les heures complémentaires alors que toutes les universités se sont lancées dans une chasse aux heures au nom du sacro-saint « temps pour la recherche » et sur l’injonction des instances de contrôle, Cour des Comptes, Inspection Générale, avides « d’optimisation » à tout prix.

Finalement il y a peu de chances que le Jour d’Après ne soit pas comme le Jour d’Avant. L’enseignement Supérieur et la Recherche gèreront la pénurie que la ministre et le chœur des présidents d’universités et directeurs d’organismes en marche feront passer pour une révolution pédagogique et scientifique dans un mauvais « branding ».

L’international, le plus affecté, sera peut-être le plus transformé. On le voit en Asie, tout déplacement devra intégrer une période de confinement de 14 jours, à l’aller comme au retour et des contraintes parfois lourdes : bracelet numérique, traçage, etc. Impossible donc de prévoir des missions de courte durée pour les coopérations universitaires. Enseignants, chercheurs et étudiants ne pourront plus se déplacer que pour de longues durées. Ceux qui sont les mieux organisés opteront pour les campus délocalisés avec des personnels recrutés sur le marché international de l’enseignement. Les plus malins s’orienteront vers le modèle anglo-saxon de concession de formations et de diplômes. Les autres feront le dos rond et attendront que les frontières soient de nouveaux ouvertes.

« Post-modernité et pandémie », « Apport de l’imagerie dans la compréhension des formes graves de Covid19 », « L’Intime et le lointain : essai sur la distanciation sociale », « Nouveaux enjeux de la conquête spatiale et pandémie », « Apports de l’expérience COVID19 dans la lutte contre les formes graves de criminalité », « Neurosciences et résistance au confinement », « Biodiversité, tourisme et pandémie » , en recherche, chacun sera prié de donner une coloration « COVID » à ses travaux afin de drainer vers le labo les quelques AAP destinés à justifier la rémunération des membres du Secrétariat Général pour l’Investissement, de l’ANR et des cabinets de consultants appelés en renfort.

D’un point de vue pédagogique, les exemples des concours d’entrée dans les Grandes Écoles ou de la reprise des cours en Chine donnent une petite idée de ce qui nous attend : un « mix » entre présentiel et distanciel. Le présentiel sera privilégié pour les masters 2, toujours choyés et peu nombreux. Quelques TD en bénéficieront également, installés dans les salles les plus grandes et les amphis. Les universités les mieux dotées auront profité de l’été pour commander des tables individuelles, symboles tangibles de cette nouvelle sécurité sanitaire. Les autres se contenteront de retirer une chaise sur deux. Les cafétérias seront fermées, mais les machines à café et à sucreries approvisionnées.

Parce que la distanciation sociale est impossible pour les cours magistraux, les enseignements à gros effectifs seront dématérialisés avec plus ou moins de bonheur. Les 3 jours de formation au maniement des armes avant de monter au front trouveront leur pendant symbolique dans les quelques heures de tutorat dont seront gratifiés les collègues pour gérer webconférences, vidéos et plateforme Moodle. Quelques primes seront distribuées, la ministre fera un discours sur la transformation agile et disruptive de l’éducation et la CPU s’enthousiasmera de ces actions « inspirantes », qui prouvent la «résilience » des universités « autonomes ».

Les difficultés d’organisation des concours de recrutement et « l’agilité face à la pandémie » seront de bons prétextes pour faire passer la LPPR et multiplier les « CDI de projets » et autres « chaires d’excellence » données de gré à gré. On distribuera aussi du gel hydroalcoolique et quelques masques pour se protéger du droit de retrait plus que du virus, et pour le reste ce sera la débrouille ; comme d’habitude.

Mais il y a un espoir : on se trompe toujours à prévoir l’avenir.

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