dimanche 1 mars 2020

En Marche vers le SUP à deux vitesses ?





En pleine mobilisation contre la LPPR, la République En Marche éprouverait-elle des difficultés à assumer ses coups tordus ? Après les candidats LaRem « sans étiquette » aux municipales (ou aux élections universitaires), le 49.3 passé en douce un samedi après-midi, le gouvernement nous prépare-t-il en catimini la recomposition du SUP ? C’est la question que l’on peut légitimement se poser à la lecture d’un discret paragraphe en annexe du nouvel arrêté relatif au cahier des charges des grades universitaires de licence et de master. On remerciera SLU Orléans d’avoir levé le lièvre.

Ce texte est, une nouvelle fois, bien mal nommé puisque sa finalité principale est de permettre aux établissements qui ne sont pas des universités, en particulier les établissements privés, de délivrer les grades de Licence et de master pour leurs « Bachelors » ou leurs diplômes « Grande École ». Et oui, la pseudo « excellence » à la française n’est pas reconnue dans le monde entier où seuls les diplômes d’universités publiques, Licence, Maîtrise ou maintenant Master, et Doctorat, sont légitimes. Avec le «grade » qui se superpose au « diplôme » le lobby des Écoles sauve son fonds de commerce.

L’objet de l’arrêté est de promouvoir le nouveau cahier des charges des grades de licence et de master. Et, s’agissant du grade de master le ministère fixe 2 conditions appréciées selon 3 critères prioritaires. On peut lire :

« Pour le grade de master, l'établissement est plus particulièrement invité à détailler pour la formation concernée :
- les partenariats engagés avec des unités de recherche reconnues par l'État ;
- les modalités d'implication de son équipe pédagogique dans des travaux d'unités de recherche évaluées ;
- les modalités de la formation à la recherche et par la recherche des étudiants ».

La deuxième condition pour obtenir le grade de master serait le lien entre recherche et formation des étudiants évaluée au regard du 3ème critère, l’articulation pédagogique entre formation et recherche. Mais c’est la première condition qui nous intéresse : l’implication scientifique de l’équipe pédagogique. En effet, elle est appréciée à travers deux critères et non un : les partenariats avec des «unités de recherche reconnues par l’État » et l’implication des enseignants-chercheurs dans des «unités de recherche évaluées ».

Pourquoi cette distinction entre « unités de recherche reconnues par l’État » et « unités de recherche évaluées » ? Difficile de ne pas penser à la lettre de la DGESIP du 16 avril 2019 annonçant la fin de la labellisation nationale des équipes d’accueil (EA) à compter du 1er janvier 2020 (à lire sur NewsTank pour les abonnés).

Dans ce courrier, la DGESIP se voulait rassurante. La fin de la labellisation nationale des EA n’avait pas « vocation à induire leur disparition ». Il s’agissait de renforcer « l’autonomie » des établissements qui se devaient « de déterminer l’ensemble des structures de recherche qu’il[s] entend[ent] reconnaître et financer ». Ces EA qui n’étaient plus reconnues par l’État devaient cependant « être évaluées périodiquement par le HCERES, comme les UMR » et elles pouvaient « accueillir des doctorants d’une école doctorale donnée dans la mesure où le conseil de l’école doctorale a validé le rattachement de l’unité à l’école doctorale ». Pas un mot en revanche sur l’implication des EA dans les masters.

Et aujourd'hui voici que l'on conditionne le grade de master à un "partenariat" avec une équipe « reconnue par l’État ». La question est donc posée : les EA vont-elles pouvoir continuer à porter des masters ou devront-elles nouer des partenariats avec des UMR ? Retirer aux EA le portage des masters aurait des conséquences considérables.

La première conséquence serait de recentrer les formations de master sur les priorités scientifiques des organismes et non des universités. En effet, comme le rappelaient l’Inspection des Finances et l’IGAENR dans un rapport de 2014, les UMR ont été créées à l’initiative du CNRS qui souhaitait formaliser ses rapports avec les universités. Ce sont donc les priorités du CNRS et des autres organismes de recherche qui dictent la création des UMR alors que les EA relèvent de l’autonomie scientifique des universités. En excluant les EA du portage des masters, le ministère privilégierait les orientations scientifiques des grands organismes au détriment de celles des universités.

La deuxième conséquence serait de reconfigurer radicalement l’offre de master. À l’université, la majorité des formations (et des étudiants) relève des domaines SHS et DEG alors que dans les organismes ces domaines sont ultra-minoritaires. En excluant les EA du portage des masters, l’offre de formation serait réorientée vers les sciences « dures », si possible valorisable par l’industrie puisque le CNRS a créé des UMR CNRS/Entreprises, au détriment des Humanités et du domaine DEG qui forment actuellement 75% des étudiants de master.

La troisième conséquence serait de concentrer les masters sur les nouvelles « universités expérimentales » qui concentrent déjà les UMR aboutissant à la création, à l’américaine, de deux « classes » d’universités : les universités auto-proclamées de « recherche intensive/ d’excellence/Expérimentales » et les collèges universitaires, c’est-à-dire la majorité des universités publiques réduites à former des étudiants en licence et à assumer quelques rares masters sous-traités par les universités auto-proclamées d’excellence.

Cela correspond tellement à la vision de la LPPR que l’on peine à croire que ce paragraphe ne soit qu’une erreur de plume.

MàJ
Pour compléter après les échanges sur les réseaux sociaux, voici la comparaison des 2 textes, l'ancien de 2014 et le nouveau. Les différences ne plaident pas pour l'erreur de plume...


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